Tout ce que nous vivons nous le faisons dans
l’accomplissement du temps.
Notre vie engendre constamment un passé
et un avenir. Tout ce que nous vivons dans le
temps engendre le sentiment de la perte et du
manque.
De ce double sentiment d’absence naît une
stratégie du devenir, une technique de sur-vie
de l’être-au-monde, l’inquiétude.
Venir-au-monde, c’est déjà s’inquiéter.
Ainsi l’être inquiet veut-il être par delà le
monde sans jamais parvenir à vivre sans lui.
Sa liberté le fuit continuellement.
“Je sens que je suis libre, mais je sais que je ne
le suis pas” dira Cioran.
Troublé par tant de crainte et d’incertitude,
affolé, agité, alarmé, angoissé, tourmenté,
préoccupé, anxieux, il se fait du souci. Souci
pour lequel Goethe écrira “que ce soient dé-
lices ou tourments, il remet au lendemain,
n’attend rien de l’avenir et n’a plus jamais de
présent”.
Mais l’inquiétude, en tant que telle, n’est pas
une émotion.
C’est une manière de penser le temps d’avant
en tentant de juguler sa perte - et le temps
d’après - en souhaitant anticiper son manque.
L’inquiétude est une extrapolation du temps
présent.
L’inquiétude est une étape de notre devenir.
Présent à sa vie dans une vie qui le fuit,
l’être inquiet n’a d’autre solution que de pren-
dre conscience de l’inachèvement du monde.
Toute tentative de combler ce manque est
vaine.
L’être inquiet doit vivre-au-monde au plus
près comme au plus éloigné, With & Out.
C’est par la prise de conscience de cette rup-
ture qu’il peut atteindre à une forme de con-
tinuité.
L’infini dans le fini.

